Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/602

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LETTRE X. À MADEMOISELLE....

Je me suis exposé au danger de vous revoir, & votre vue a trop justifié mes craintes en rouvrant toutes les plaies de mon cœur. J’ai achevé de perdre auprès de vous le peu de raison qui me restoit, & je sens que dans l’état où vous m’avez réduit je ne suis plus bon à rien qu’à vous adorer. Mon mal est d’autant plus triste que je n’ai ni l’espérance, ni la volonté d’en guérir, & qu’au risque de tout ce qu’il en peut arriver il faut vous aimer éternellement. Je comprends, Mademoiselle, qu’il n’y a de votre part à espérer aucun retour ; je suis un jeune homme sans fortune ; je n’ai qu’un cœur à vous offrir, & ce cœur tout plein de feu, de sentimens & de délicatesse qu’il puisse être n’est pas sans doute un présent digne d’être reçu de vous. Je sens cependant, dans un fonds inépuisable de tendresse, dans un caractere toujours vis & toujours constant, des ressources pour le bonheur qui devroient, auprès d’une maîtresse un peu sensible, être comptés pour quelque chose en dédommagement des biens & de la figure qui me manquent. Mais quoi ! vous m’avez traité avec une dureté incroyable, & s’il vous est arrivé d’avoir pour moi quelque espece de complaisance, vous me l’avez ensuite fait acheter si cher, que je jurerois bien que vous n’avez eu d’autres vues que de me tourmenter. Tout cela me désespere sans m’étonner, & je trouve assez dans