Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t13.djvu/604

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la véritable félicité ; personne ne sauroit mieux la sentir que moi, & j’ose croire que personne ne la sauroit mieux faire éprouver : Dieux ! Si j’avois pu parvenir à cette charmante possession, j’en serois mort assurément, & comment trouver assez de ressource dans l’ame pour résister à ce torrent de plaisirs ? Mais si l’amour avoir fait un miracle & qu’il m’eût conservé la vie, quelque ardeur qui soit dans mon cœur, je sens qu’il l’auroit encore redoublée ! Et pour m’empêcher d’expirer au milieu de mon bonheur, il auroit à chaque instant porté de nouveaux feux dans mon sang : cette seule pensée le fait bouillonner ; je ne puis résister aux pieges d’une chimere séduisante ; votre charmante image me suit par-tout ; je ne puis m’en défaire même en m’y livrant ; elle me poursuit jusques pendant mon sommeil ; elle agîte mon cœur & mes esprits ; elle consume mon tempérament, & je sens en un mot, que vous me tuez malgré vous-même & que quelque cruauté que vous ayez pour moi, mon sort est de mourir d’amour pour vous. Soit cruauté réelle, soit bonté imaginaire, le sort de mon amour est toujours de me faire mourir. Mais hélas ! en me plaignant de mes tourmens je m’en prépare de nouveaux ; je ne puis penser à mon amour sans que mon cœur & mon imagination s’échauffent, & quelque résolution que je fasse de vous obéir en commençant mes lettres, je me sens ensuite emporté au-delà de ce que vous exigez de moi. Auriez-vous la dureté de m’en punir ? Le ciel pardonne les fautes involontaires, ne soyez pas plus sévere que lui & comptez pour quelque chose l’excès d’un penchant invincible, qui me conduit malgré moi bien plus loin que je ne veux, si loin même, que s’il émit en mon pouvoir