Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/170

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La plupart même de ceux qui bêtissent en pierre de taille & à demeure, croyant éluder la nature, & prendre Dieu pour dupe, ont soin de multiplier & de prolonger leurs bâtimens, ne voulant jamais les avoir finis, comme s’ils voyoient leur propre fin dans celle de leurs travaux ; car notre vie n’est qu’une épigramme, dont la mort est la pointe. Lima avec tout son or, n’a trouvé à propos de se rebâtir qu’en bois, & c’est à Lisbonne de profiter de l’avertissement. J’ai fait un ouvrage contre la pierre de taille, en faveur des vrais arts d’Architecture & de besoin.

Il n’est pas mal après tout, que Dieu nous prenne à la fin ou dans le courant d’un vrai travail, verum laborem, puisque notre vie n’est que travail, de son ordre exprès. Nos villes, nos édifices en pierre de taille, à chaux & à sable, ne sont pas un vrai travail devant Dieu, puisqu’elles ont pour but notre perpétuité sur la terre ; ce que nous appellons pourtant un peu en grand, travailler pour l’immortalité, tant nous connoissons peu notre vraie éternité.

C’est Jabel qui édifia pour l’immortalité en devenant le pere & le patriarche de la vie tartare, champêtre, campante, pastorale & militaire. Je ne traite point cela de petite invention soit parce qu’elle est dans le vrai, soit parce qu’elle est dans le grand de nos mœurs, soit parce que la moitié peut-être du genre-humain, fait & a de tout tems fait honneur à cette vie tartare, nullement sauvage, mais très-civile, très-sociable très-humaine, en s’y conformant.

Ne jugeons pas éternellement de toutes choses, par nos petits goûts & par nos façons efféminées de pur bel-esprit.