Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/227

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


la nature n’ayant point de but, elle auroit pu aussi ne produire homme & femme qu’une fois comme des monstres, ou les reproduire d’autres fois comme des champignons ou des mulets sans postérité.

Mais je puis vous dire aussi, car je me pique, comme vous savez, d’avoir l’esprit fécond en hypotheses perdues, ou sans m’en piquer, j’en ai assez le talent d’en imaginer. Je puis donc vous dire qu’absolument il pouvoit dans votre systême, naître un homme sans femme ou une femme sans homme, & alors l’appétit dont vous convenez trop, auroit été frustré, ou pour mieux & plus mal dire avec vous, il se seroit égaré dans cette foule d’animaux dont le pêle-mêle ne vous épouvante pas.

Y ayant même homme & femme en nature, encore vous demanderai-je pourquoi le hasard ou le pur naturalisme les dirige cette fois-là l’un vers l’autre, d’autant qu’ils ont toute la société cynique ou épicurienne de se décliner, de s’oublier, & de se méprendre par conséquent au choix de l’objet de ce trop brutal appétit, sans idée, mémoire, ni jugement, ni discernement.

Dieu qui craignoit la méprise & ne la vouloir point du tout, fit plutôt un miracle nouveau, de tirer Eve de la côte d’Adam, de la lui présenter, de les présenter l’un à l’autre, & de les unir par le pressentiment ( non sensation ) de l’attachement physico-moral, théologique même, dont il vouloit positivement les unir, par ces mots relinquet & adhaerebit ; mots qui n’étoient pas des mots, mais de vrais sentimens, dans leur simple pressentiment, & un grand sacrement, selon St. Paul.