Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/24

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soient des passions : une ferveur d’héroïsme s’empare des esprits : les grands périls sont les grands hommes. Appius & Tarquin devoient trouver des Virginius & des Brutus : des crimes barbares sont punis par des vertus qui leur ressemblent.

Dans ce premier état, les hommes doivent être & sont ordinairement aimez vertueux ; les loix sont nouvelles ; l’art de les éluder n’est pas encore trouvé ; leur nouveauté attache & échauffe les esprits, par la nature même de l’esprit de l’homme. Les Romains étoient braves ; il falloit vaincre ou cesser d’être : ils aimoient la patrie ;leur existence étoit attachée à la sienne, & elle ne cessoit point d’être en danger : ils étoient sobres ; comment ne l’auroient-ils pas été ? Ils n’avoient que leurs bestiaux, leurs grains & leurs légumes, encore souvent ravagés par l’ennemi ; on doit aimer beaucoup ces choses-là, lorsqu’on n’a qu’elles, & que l’on craint sans cesse de les perdre : ils conservoient l’égalité des biens, c’est qu’ils étoient pauvres ; les partages ne pouvoient souffrir la moindre inégalité, sans exposer quelqu’un à mourir de faim ; chacun à peine avoit sa substance : un pere de famille mal à son aise ne fait point d’héritier.

Cependant, au milieu même de ces circonstances forcées, quels vices n’apperçoit-on pas dans les mœurs de ce peuple si singulier ? Que dire des factions éternelles de la place publique ? Comment justifier la jalousie envenimée du sénat & peuple, la tyrannie, l’orgueil & les vexations des Patriciens, la cruauté des créanciers, la dureté des maîtres pour leurs esclaves, la violence presque toujours nécessaire pour établir les loix les plus justes la séduction employée pour