Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/46

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Les miseres & l’ignorance des premiers siecles ne leur permettoient pas de connoître ces principes : les peuples anciens furent extrêmes dans le matériel des vertus, & n’en posséderent jamais le véritable esprit : le bonheur particulier de chaque société fut leur unique objet ; ils ne s’élevèrent point jusqu’à l’amour du genre-humain, ce point de réunion de toutes les vertus, ce dogme fondamental du bonheur, que l’ignorance ne soupçonnoit pas, que la politique détestoit, & que la philosophie seule pouvoit leur révéler ; ils crurent que la tempérance ne pouvoir être qu’une privation absolue, & ils supposerent que le courage devoit combattre sans cesse ; toute la vertu humaine se réduisit à l’art de rendre les hommes terribles à d’autres hommes : la rusticité, la férocité pouvoient contribuer à ce funeste effet ; elles furent consacrées comme les mœurs de la vertu ; on en vint à les prendre pour la vertu même : la pauvreté, la frugalité n’étoient point estimées, comme l’effet de la modération, mais comme des armes de plus à la guerre ; on ne connoissoit que la tempérance du corps, & elle n’étoit que l’instrument de l’ambition de l’ame : pour animer la valeur on avoit des spectacles sanglans, on se faisoit un devoir d’être cruel jusques dans les plaisirs : dans ces circonstances, tout ce qui n’étoit pas précisément pauvreté & courage, épouvantoit le préjugé & émit impitoyablement appellé corruption ; on persistoit à rester malheureux pour être redoutable.

On voit par-là combien l’imputation de corruption si odieuse si répétée a été injuste dès son origine : ces nations de soldats, fideles à leur animosité éternelle, redoutoient comme