Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/491

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A-t-il été ingrat envers Madame la baronne de Warens, lorsqu’après avoir reçu d’elle des bienfaits, qu’il restreignit avec une délicatesse encore plus rare que la générosité qui les lui adressoit, il a fait le sacrifice de sa propre fierté, pour procurer à Madame de Warens des secours qui n’humiliassent point la sienne ?

A-t-il été ingrat envers l’homme très-respectable dont vous parlez, quand il lui a écrit (le 4 Janvier 1762) : “Les moindres devoirs de la vie civile sont insupportables à ma paresse : un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu’il le faut, sont pour moi des supplices. Voilà pourquoi, quoique le commerce ordinaire des hommes me soit odieux, l’intime amitié m’est si chere, parce qu’il n’y a plus de devoir pour elle, on suit ion cœur, & tout est fait. Voilà encore pourquoi j’ai toujours tant redouté les bienfaits ; car tout bienfait exige reconnoissance, & je me sens le cœur ingrat, par cela seul que la reconnoissance est un devoir.” Et quand il lui a dit dans une autre lettre (le 28 du même mois) : “Je ne puis vous le dissimuler, Monsieur, j’ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres : j’ai même tort de dire que je ne puis le dissimuler, car je n’ai nulle peine à vous l’avouer, à vous né d’un sang illustre, fils du Chancelier de France, & premier Président d’une Cour Souveraine. Oui, Monsieur, à vous qui m’avez fait mille biens sans me connoître, & à qui, malgré mon ingratitude naturelle, il ne m’en coûte rien d’être obligé ?”

Un ingrat avoue-t-il des bienfaits reçus, quand il n’en attend, quand il n’en desire pas d’autres ? Peut-on ne pas reconnoître