Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/612

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Rome, & les crimes des Romains : mais sans le poison lent & secret qui corrompoit peu-à-peu le plus vigoureux gouvernement dont l’histoire ait fait mention, Cicéron, ni Lucrèce, ni Salluste n’eussent point existé, ou n’eussent point écrit. Le siecle aimable de Lélius & de Térence amenoit de loin le siecle brillant d’Auguste & d’Horace, & enfin les siecles horribles de Séneque & de Néron, de Domitien & de Martial. Le goût des lettres & des arts naît, chez un peuple, d’un vice intérieur qu’il augmente, & s’il est vrai que tous les progrès humains sont pernicieux à l’espece, ceux de l’esprit & des connoissances, qui augmentent notre orgueil & multiplient nos égaremens, accelerent bientôt nos malheurs. Mais il vient un tems où le mal est tel, que les causes mêmes qui l’ont fait naître sont nécessaires pour l’empêcher d’augmenter ; c’est le fer qu’il faut laisser dans la plaie, de peur que le blessé n’expire en l’arrachant. Quant à moi, si j’avois suivi ma premiere vocation, & que je n’eusse ni lu, ni écrit, j’en aurois sans doute été plus heureux. Cependant, si les lettres étoient maintenant anéanties, je serois privé du seul plaisir qui me reste. C’est dans leur sein que je me console de tous mes maux : c’est parmi ceux qui les cultivent que je goûte les douceurs

de l’amitié, & que j’apprends à jouir de la vie sans craindre la mort. Je leur dois le peu que je suis ; je leur dois même l’honneur d’être connu de vous mais consultons l’intérêt dans nos affaires, & la vérité dans nos écrits. Quoiqu’il faille des philosophes, des historiens, des savans, pour éclairer le monde & conduire ses aveugles habitans, si le sage Memnon m’a dit vrai, je ne connois rien de si fou qu’un peuple de sages.