Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/70

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Il y a, dit-on une sorte d’ignorance raisonnable, qui consiste à borner sa curiosité à l’étendus des facultés qu’on a reçues ; une ignorance modeste qui naît d’un vis amour pour la vertu & n’inspire qu’indifférence pour toutes les choses qui


sans daigner appercevoir les milieux qui les séparent, c’est ne voir que des vices & des erreurs, c’est anéantir à la fois la vérité & la vertu.

J’ai avancé que les bons Livres étoient la seule défense des esprits foibles, c’est-à-dire, des trois quarts des hommes, contre la contagion de l’exemple : que répond-on ? 1 ?. Que les savants ne seront jamais autant de bons Livres qu’ils donnent de mauvais exemples : c’est ainsi que l’on déchire d’un trait non-seulement tous les gens de Lettres qui forment nos Académies, non moins attentives aux mœurs qu’à la science ; mais encore tant de Ministres de la Religion, tant d’hommes consacrés à la vie la plus austere, qui composent assurément la plus grande partie de nos savants : heureusement notre adversaire ne cherche qu’à étonner par la vigueur de ses assertions ; s’il eût voulu démontrer celle-ci, il eût été certainement dans un grand embarras.

Il ajoute en second lieu, qu’il y aura toujours plus de mauvais Livres que de bons. S’il entend par mauvais Livres, des Livres contraires aux mœurs, sa proposition est évidemment insoutenable ; s’il prétend parler des Livres inutiles, elle ne devient pas plus vraie ; s’il qualifie ainsi les Livres mal faits, je lui répondrai que ces Livres, dès qu’ils enseignent quelque chose, sont bons, jusqu’à ce qu’il y en ait de meilleurs sur la même matiere ; l’usage seulement autorise ensuite à les appeller mauvais par comparaison, sans qu’ils soient pour cela précisément mauvais en eux-mêmes : d’ailleurs, il faut faire attention qu’il ne s’agit ici que des Livres faits par des savants, & qu’ainsi il n’y est nullement question des ouvrages purement frivoles.

Enfin on m’oppose que les meilleurs guides que les honnêtes gens puissant avoir, sont la raison & la conscience ; quant à ceux qui ont l’esprit louche ou la conscience endurcie, la lecture, dit-on, ne peut jamais leur être bonne à rien.

On remarquera que dans toute cette réponse il n’y a pas un mot des esprits foibles dont j’avois parlé ; ainsi avec les plus belles divisions du monde, on ne touche seulement pas à la question : on suppose que tous les individus qui composent le genre-humain ont naturellement de la probité, ou de l’endurcissement, ou même l’esprit de travers, sans que rien puisse perfectionner