Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t15.djvu/82

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Quelques endroits de cette Préface me paroissent cependant mériter des observations.

On nous dit par exemple, que dans un Etat bien constitué tous les citoyens sont si bien égaux, que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus avant, ni même comme le plus habile, mais tout au plus comme le meilleur ; encore cette derniere distinction est-elle souvent dangereuse ; car elle fait des fourbes & des hypocrites.

Eh ! quoi ! pas la moindre distinction entre le Magistrat & le simple citoyen, le Général & le soldat, le Législateur & l’artisan ! Quoi ! toute vertu sera suspecte de fourberie ou d’hypocrisie, & doit par conséquent rester sans préférence ! Quoi ! tout ce qu’il y a d’estimable au monde est pour jamais anéanti d’un trait de plume ! Le genre-humain n’est plus qu’un vil troupeau sans distinction d’esprit, de raison, de talens & de vertus même ! A la bonne-heure ; mais qu’il me soit permis du moins de demander dans quels climats, dans quels siecles exista jamais cet Etat bien constitué, & sur quels fondemens on appuie son existence, après qu’on en a détruit tous les ressorts ?

Le goût des lettres, de la philosophie, & des beaux-arts anéantit l’amour de nos premiers devoirs, & de la véritable gloire : quand une fois les talens ont envahi les honneurs dûs à la vertu, chacun veut être agréable, & nul ne se soucie d’être un homme de bien : de-là naît encore cette autre inconséquence, qu’on ne récompense dans les hommes que les qualités qui ne dépendent pas d’eux ; car nos talens naissent avec nous ; nos vertus seules nous appartiennent.

Voilà un endroit qui sera parfait, quand on aura prouvé seulement trois choses : 1°. Que l’amour de nos premiers devoirs & celui de la philosophie sont en contradiction ; 2°. qu’il est impossible d’être agréable & d’être homme de bien ; 3°. que par-tout où il y aura des récompenses pour les talens, il ne peut plus y en avoir pour les vertus.

On ajoute : le goût des lettres, de la philosophie & des beaux-arts amollit les corps & les ames ; le travail du cabinet rend les hommes délicats, affoiblit leur tempérament, & l’ame garde difficilement sa vigueur quand le corps a perdu la sienne.

On avoit toujours cru que l’extrême vigueur du corps nuisoit à celle de l’esprit ; nais apparemment on suppose ici le travail de l’étude poussé jusqu’à la défaillance. Au reste, on ne peut pas mieux s’y prendre pour prouver qu’il n’y a point d’ames plus foibles que celles des philosophes : que pourroit-on opposer à cela ? tout au plus l’expérience.

L’étude use la machine, épuise les esprits, détruit la force, énerve le courage, & cela seul montre assez qu’elle n’est pas faite pour nous ; c’est ainsi qu’on devient lâche & pusilla-