Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/101

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l’événement étoit douteux, j’en attendois la nouvelle définitive avec le plus vif empressement.

Un soir, en rentrant chez moi, je trouvai la lettre qui devoit contenir cette nouvelle & je la pris pour l’ouvrir avec un tremblement d’impatience dont j’eus honte au dedans de moi. Eh quoi ! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laissera-t-il subjuguer à ce point par l’intérêt & par la curiosité ? Je remis sur-le-champ la lettre sur ma cheminée. Je me déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu’à mon ordinaire & me levai le lendemain assez tard sans plus penser à ma lettre. En m’habillant je l’apperçus ; je l’ouvris sans me presser ; j’y trouvai une lettre de change. J’eus bien des plaisirs à la fois ; mais je puis jurer que le plus vif fut celui d’avoir sçu me vaincre.

J’aurois vingt traits pareils à citer en ma vie, mais je suis trop pressé pour pouvoir tout dire. J’envoyai une petite partie de cet argent à ma pauvre maman, regrettant avec larmes l’heureux tems o j’aurois mis le tout à ses pieds. Toutes ses lettres se sentoient de sa détresse. Elle m’envoyoit un tas de recettes & de secrets dont elle prétendoit que je fisse ma fortune & la sienne. Déjà le sentiment de sa misère lui resserroit le cœur & lui rétrécissoit l’esprit. Le peu que je lui envoyai fut la proie des fripons qui l’obsédoient. Elle ne profita de rien. Cela me dégoûta de partager mon nécessaire avec ces misérables, sur-tout après l’inutile tentative que je fis pour la leur arracher, comme il sera dit ci-après. Le temps s’écouloit & l’argent avec lui. Nous étions deux, même quatre, ou, pour mieux dire, nous étions sept ou huit. Car,