Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/156

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rien dire, & baissant la tête en passant devant lui, je sortis le plus tôt qu’il me fut possible, tandis que les assistans péroroient sur sa relation. Je m’apperçus dans la rue que j’étois en sueur ; & je suis sûr que si quelqu’un m’eût reconnu & nommé avant ma sortie, on m’auroit vu la honte & l’embarras d’un coupable, par le seul sentiment de la peine que ce pauvre homme auroit à souffrir si son mensonge étoit reconnu.

Me voici dans un de ces momens critiques de ma vie où il est difficile de ne faire que narrer, parce qu’il est presque impossible que la narration même ne porte empreinte de censure ou d’apologie. J’essayerai toutefois de rapporter comment & sur quels motifs je me conduisis, sans y ajouter ni louanges ni blâme.

J’étois ce jour-là dans le même équipage négligé qui m’étoit ordinaire ; grande barbe & perruque assez mal peignée. Prenant ce défaut de décence pour un acte de courage, j’entrai de cette façon dans la même salle où devoient arriver, peu de tems après, le roi, la reine, la famille royale & toute la Cour. J’allai m’établir dans la loge où me conduisit M. de Cury & qui étoit la sienne : c’étoit une grande loge sur le théâtre, vis-à-vis une petite loge plus élevée, où se plaça le Roi avec Mde. de Pompadour. Environné de Dames & seul d’homme sur le devant de la loge, je ne pus douter qu’on ne m’eût mis là précisément pour être en vue. Quand on eut allumé, me voyant dans cet équipage au milieu de gens tous excessivement parés, je commençai d’être mal à mon aise ; je me demandai si j’étois à ma