Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/212

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rejeté sans y songer dans la littérature dont je me croyois sorti pour toujours.

Mon début me mena par une route nouvelle dans un autre monde intellectuel, dont je ne pus sans enthousiasme envisager la simple & fière économie. Bientôt, à force de m’en occuper, je ne vis plus qu’erreur & folie dans la doctrine de nos sages, qu’oppression & misère dans notre ordre social. Dans l’illusion de mon sot orgueil, je me crus fait pour dissiper tous ces prestiges ; & jugeant que, pour me faire écouter, il falloit mettre ma conduite d’accord avec mes principes, je pris l’allure singulière qu’on ne m’a pas permis de suivre, dont mes prétendus amis ne m’ont pu pardonner l’exemple, qui, d’abord me rendit ridicule, & qui m’eût enfin rendu respectable, s’il m’eût été possible d’y persévérer.

Jusque-là j’avois été bon : Dès-lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avoit commencé dans ma tête, mais elle avoit passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien ; je devins en effet tel que je parus ; & pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence dans toute sa force, rien de grand & de beau ne peut entrer dans un cœur d’homme, dont je ne fusse capable entre le ciel & moi. Voilà d’où naquit ma subite éloquence, voilà d’où se répandit dans mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m’embrasoit & dont pendant quarante ans il ne s’étoit pas échappé la moindre étincelle, parce qu’il n’étoit pas encore allumé.