Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/232

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Toutes ces distractions m’auroient dû guérir radicalement de mes fantasques amours, & c’étoit peut-être un moyen que le ciel m’offroit d’en prévenir les suites funestes ; mais ma mauvaise étoile fut la plus forte, & à peine recommençai-je à sortir, que mon cœur, ma tête & mes pieds reprirent les mêmes routes. Je dis les mêmes, à certains égards ; car mes idées, un peu moins exaltées, restèrent cette fois sur la terre, mais avec un choix si exquis de tout ce qui pouvoit s’y trouver d’aimable en tout genre, que cette élite n’étoit guère moins chimérique que le monde imaginaire que j’avois abandonné.

Je me figurai l’amour, l’amitié, les deux idoles de mon cœur, sous les plus ravissantes images. Je me plus à les orner de tous les charmes du sexe que j’avois toujours adoré. J’imaginai deux amies, plutôt que deux amis, parce que si l’exemple est plus rare, il est aussi plus aimable. Je les douai de deux caractères analogues, mais différents ; de deux figures, non pas parfaites, mais de mon goût, qu’animoient la bienveillance & la sensibilité. Je fis l’une brune & l’autre blonde, l’une vive & l’autre douce, l’une sage & l’autre foible, mais d’une si touchante faiblesse, que la vertu sembloit y gagner. Je donnai à l’une des deux un amant dont l’autre fût la tendre amie & même quelque chose de plus ; mais je n’admis ni rivalité, ni querelles, ni jalousie, parce que tout sentiment pénible me coûte à imaginer & que je ne voulois ternir ce riant tableau par rien qui dégradât la nature. épris de mes deux charmans modèles, je m’identifiois avec l’amant & l’ami autant qu’il m’étoit possible ; mais je le fis