Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/268

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force de m’y tourmenter. Ceux-ci me venoient de la part de Diderot & des H

[olbachien] s. Depuis mon établissement à l’Hermitage, Diderot n’avoit cessé de m’y harceler, soit par lui-même, soit par Deleyre, & je vis bientôt aux plaisanteries de celui-ci sur mes courses boscaresques, avec quel plaisir ils avoient travesti l’hermite en galant berger. Mais il n’étoit pas question de cela dans mes prises avec Diderot ; elles avoient des causes plus graves. Après la publication du Fils naturel, il m’en avoit envoyé un exemplaire, que j’avois lu avec l’intérêt & l’attention qu’on donne aux ouvrages d’un ami. En lisant l’espèce de poétique en dialogue qu’il y a jointe, je fus surpris & même un peu contristé, d’y trouver, parmi plusieurs choses désobligeantes mais tolérables, contre les solitaires, cette âpre & dure sentence, sans aucun adoucissement : Il n’y a que le méchant qui soit seul. Cette sentence est équivoque & présente deux sens, ce me semble : l’un très vrai, l’autre très faux puisqu’il est même impossible qu’un homme qui est & veut être seul puisse & veuille nuire à personne & par conséquent qu’il soit un méchant. La sentence en elle-même exigeoit donc une interprétation ; elle l’exigeoit bien plus encore de la part d’un auteur qui, lorsqu’il imprimoit cette sentence, avoit un ami retiré dans une solitude. Il me paroissoit choquant & malhonnête, ou d’avoir oublié en la publiant cet ami solitaire, ou, s’il s’en étoit souvenu, de n’avoir pas fait, du moins en maxime générale, l’honorable & juste exception qu’il devoit non seulement à cet ami, mais à tant de sages respectés, qui dans tous les tems ont cherché