Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/323

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


du tout, je serois devenu plus tranquille ; mais mon cœur tenoit encore à des attachemens par lesquels mes ennemis avoient sur moi mille prises ; & les faibles rayons qui perçoient dans mon asyle ne servoient qu’à me laisser voir la noirceur des mystères qu’on me cachait.

J’aurois succombé, je n’en doute point, à ce tourment trop cruel, trop insupportable à mon naturel ouvert & franc, qui, par l’impossibilité de cacher mes sentimens, me fait tout craindre de ceux qu’on me cache, si très heureusement il ne se fût présenté des objets assez intéressans à mon cœur pour faire une diversion salutaire à ceux qui m’occupoient malgré moi. Dans la dernière visite que Diderot m’avoit faite à l’Hermitage, il m’avoit parlé de l’article Genève, que d’Alembert avoit mis dans l’Encyclopédie : il m’avoit appris que cet article, concerté avec des Genevois du haut étage, avoit pour but l’établissement de la comédie à Genève ; qu’en conséquence les mesures étoient prises, & que cet établissement ne tarderoit pas d’avoir lieu. Comme Diderot paroissoit trouver tout cela fort bien, qu’il ne doutoit pas du succès, & que j’avois avec lui trop d’autres débats pour disputer encore sur cet article, je ne lui dis rien ; mais, indigné de tout ce manège de séduction dans ma patrie, j’attendois avec impatience le volume de l’Encyclopédie où étoit cet article, pour voir s’il n’y auroit pas moyen d’y faire quelque réponse qui pût parer ce malheureux coup. Je reçus le volume peu après mon établissement à Mont-Louis, & je trouvai l’article fait avec beaucoup d’adresse & d’art, & digne de la plume dont il étoit parti.