Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t16.djvu/324

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Cela ne me détourna pourtant pas de vouloir y répondre ; & malgré l’abattement où j’étais, malgré mes chagrins & mes maux, la rigueur de la saison & l’incommodité de ma nouvelle demeure, dans laquelle je n’avois pas encore eu le tems de m’arranger, je me mis à l’ouvrage avec un zèle qui surmonta tout.

Pendant un hiver assez rude, au mais de février, & dans l’état que j’ai décrit ci-devant, j’allois tous les jours passer deux heures le matin, & autant l’après-dînée, dans un donjon tout ouvert, que j’avois au bout du jardin où étoit mon habitation. Ce donjon, qui terminoit une allée en terrasse, donnoit sur la vallée & l’étang de Montmorenci, & m’offroit, pour terme de point de vue, le simple mais respectable château de St. Gratien, retraite du vertueux Catinat. Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que, sans abri contre le vent & la neige, & sans autre feu que celui de mon cœur, je composai, dans l’espace de trois semaines, ma lettre à d’Alembert sur les spectacles. C’est ici (car la Julie n’étoit pas à moitié faite) le premier de mes écrits où j’aye trouvé des charmes dans le travail. Jusqu’alors l’indignation de la vertu m’avoit tenu lieu d’Apollon ; la tendresse & la douceur d’âme m’en tinrent lieu cette fois. Les injustices dont je n’avois été que spectateur m’avoient irrité ; celles dont j’étois devenu l’objet m’attristèrent ; & cette tristesse sans fiel n’étoit que celle d’un cœur trop aimant, trop tendre, qui, trompé par ceux qu’il avoit crus de sa trempe, étoit forcé de se retirer au dedans de lui. Plein de tout ce qui venoit de m’arriver, encore ému de tant de violens