Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/265

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LETTRE À Mr. DE ST. BRISSON.

1765.

J’ai reçu, Monsieur, votre lettre du 27 Décembre. J’ai aussi lu vos deux écrits. Malgré le plaisir que m’ont fait l’un & l’autre, je ne me repens point du mal que je vous ai dit du premier, & ne doutez pas que je ne vous en eusse dit du second, si vous m’eussiez consulté. Mon cher St. Brisson, je ne vous dirai jamais assez avec quelle douleur je vous vois entrer dans une carrière couverte de fleurs & semée d’abîmes ; où l’on ne peut éviter de se corrompre ou de se perdre ; où l’on devient malheureux ou méchant à mesure qu’on avance, & très-souvent l’un & l’autre avant d’arriver. Le métier d’Auteur n’est bon que pour qui veut servir les passions des gens qui mènent les autres, mais pour qui veut sincèrement le bien de l’humanité, c’est un métier funeste. Aurez-vous plus de zèle que moi pour la justice, pour la vérité, pour tout ce qui est honnête & bon ? Aurez-vous des sentimens plus désintéressés, une religion plus douce, plus tolérante, plus pure, plus sensée ? Aspirerez-vous à moins de choses ; suivrez-vous une route plus solitaire ; irez - vous sur le chemin de moins de gens ; choquerez-vous moins de rivaux & de concurrens ; éviterez - vous avec plus de soin de croiser les intérêts de personne ? Et toutefois vous voyez. Je ne sais comment il existe dans le monde un seul honnête homme à