Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/308

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Tout ce que vous m’alléguez en sa faveur forme un préjugé très-fort, très-raisonnable, d’un très-grand poids, sur-tout pour moi, & que je ne cherche point à combattre. Mais les préjugés ne sont rien contre les faits. Je m’abstiens juger du caractère de M. Hume, que je ne connois pas. Je ne juge que sa conduite avec moi, que je connois. Peut-être suis-je le seul homme qu’il ait jamais haï : mais aussi elle haine ! Un même cœur suffiroit-il à deux comme celle-là ?

Vous vouliez que je me refusasse à l’évidence ; c’est ce que j’ai fait autant que j’ai pu : que je démentisse le témoignage de mes sens ; c’est un conseil plus facile à donner qu’à suivre ; que je ne crusse rien de ce que je sentois ; que je consultasse les amis que j’ai en France. Mais si je ne dois ne croire de ce que je vois & de ce que je sens, ils le croiront bien moins encore ; eux qui ne le voient pas, & qui le sentent encore moins. Quoi, Madame ! quand un homme vient entre quatre yeux m’enfoncer à coup redoublés un poignard dans le sein, il faut avant d’oser lui dire qu’il me frappe, que j’aille demander à d’autres s’il m’a frappé ?

L’extrême emportement que vous trouvez dans ma lettre me fait présumer, Madame, que vous n’êtes pas de sang-froid vous-même, ou que la copie que vous avez vue est falsifiée. Dans la circonstance funeste où j’ai écrit cette lettre, & où M. Hume m’a forcé de l’écrire, sachant bien ce qu’il en vouloit faire, j’ose dire qu’il falloit avoir une ame forte pour se modérer à ce point. Il n’y a que les infortunés qui sentent combien, dans l’excès d’une affliction de cette espèce, il est difficile d’allier la douceur avec la douleur.