Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/40

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un peu de cette commisération naturelle aux cœurs généreux, je trouvai dans son mouvement & dans son regard je ne sais quoi d’énergique qui me pénétra. Souvent, en y repensant, j’ai soupçonné dans la suite que, n’ignorant pas à quel sort j’étois condamné, elle n’avoit pu se défendre d’un mouvement d’attendrissement sur ma destinée.

M. le Maréchal n’ouvroit pas la bouche ; il étoit pâle comme un mort. Il voulut absolument m’accompagner jusqu’à ma chaise qui m’attendoit à l’abreuvoir. Nous traversâmes tout le jardin sans dire un seul mot. J’avois une clef du parc, dont je me servois pour ouvrir la porte ; après quoi, au lieu de remettre la clef dans ma poche, je la lui rendis sans mot dire. Il la prit avec une vivacité surprenante, à laquelle je n’ai pu m’empêcher de penser souvent depuis ce temps-là. Je n’ai guère eu dans ma vie d’instant plus amer que celui de cette séparation. L’embrassement fut long & muet : nous sentîmes l’un & l’autre que cet embrassement étoit un dernier adieu.

Entre la Barre & Montmorency je rencontrai dans un carrosse de remise quatre hommes en noir, qui me saluèrent en me souriant. Sur ce que Thérèse m’a rapporté dans la suite de la figure des huissiers, de l’heure de leur arrivée, & de la façon dont ils se comportèrent, je n’ai point douté que ce ne fussent eux ; sur-tout ayant appris dans la suite qu’au lieu d’être décrété à sept heures, comme on me l’avoit annoncé, je ne l’avois été qu’à midi. Il fallut traverser tout Paris. On n’est pas fort caché dans un cabriolet tout ouvert. Je vis dans les rues plusieurs personnes qui me saluèrent d’un