Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/409

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& très-honnête. L’ambassadeur ne m’a point répondu. Si j’avois su que le Sieur W**. étoit auprès de lui, vous jugez bien que je n’aurois pas écrit. Je m’imaginois bonnement que toute l’Angleterre avoit conçu pour ce misérable & pour ton camarade, tout le mépris dont ils sont dignes. J’ai toujours agi d’après la supposition des sentimens de droiture & d’honneur innés dans les cœurs des hommes. Ma foi, pour le coup, je me tiens coi, & je ne suppose plus rien ; me voilà de jour en jour plus déplacé parmi eux, & plus embarrassé de ma figure. Si c’est leur tort ou le mien, c’est ce que je les laisse décider à leur mode ; ils peuvent continuer à balloter ma pauvre machine à leur gré, mais ils ne m’ôteront pas ma place ; elle n’est pas au milieu d’eux.

J’ai été très-bien pendant une dixaine de jours. J’étois gai, j’avois bon appétit, j’ai fait à mon herbier de bonnes augmentations. Depuis deux jours je suis moins bien, j’ai de la fièvre, un grand mal de tête, que les échecs ou j’ai joué hier, ont augmenté. Je les aime, & il faut que je les quitte. Mes plantes ne m’amusent plus. Je ne fais que chanter des strophes du Tasse ; il est étonnant quel charme je trouve dans ce chant avec ma pavure voix cassée & déjà tremblottante. Je me mis hier tout en larmes, sans presque m’en appercevoir, en chantant l’histoire d’Olinde & de Sophronie. Si j’avois une pauvre petite épinette pour soutenir un peu ma voix foiblissante, je chanterois du matin jusqu’au soir. Il est impossible à ma mauvaise tête de renoncer aux châteaux en Espagne. Le soin. de la cour du château de Lavagnac, une épinette, & mon Tasse, voilà celui qui m’occupe aujourd’hui malgré moi.