Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/415

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le reçus à bras ouverts, sitôt qu’il se présenta, & dès les premiers jours de notre liaison elle fut intime. Je me souviens que dans ce même temps, on m’écrivit de Genève que c’étoit un espion apposté pour tâcher de m’attirer en France, où l’on vouloir, disoit la lettre, me faire un mauvais parti. La-dessus, je proposai à Sauttershaim un voyage à Pontarlier, sans lui parler de ma lettre. Il y consent ; nous partons : en arrivant à Pontarlier, je l’embrasse avec transport, & puis je lui montre la lettre ; il la lit sans s’émouvoir ; nous nous embrassons derechef, & nos larmes coulent. J’en verte derechef en me rappelant ce délicieux moment. J’ai fait avec lui plusieurs petits voyages pédestres ; je commençois d’herboriser, il prenoit le même goût ; nous allions voir Milord Maréchal qui, sachant que je l’aimois, le recevoir bien, & le prit bientôt en amitié lui - même. Il avoir raison. Sauttershaim étoit aimable, mais son mérite ne pouvoit être senti que des gens bien nés, il glissoit sur tous les autres. La génération dans laquelle il a vécu n’étoit pas faite pour le connoître ; aussi n’a - t - il rien pu faire à Paris ni ailleurs. Le ciel l’a retiré du milieu des hommes où il étoit étranger : mais pourquoi m’y a-t-il laissé ?

Pardon, Monsieur, mais vous aimiez ce pauvre garçon, & je sais que l’effusion de mon attachement & de mon regret ne peut vous déplaire. Je suis sensible à la peine que vous avez bien voulu prendre en ma saveur auprès de M. le Prince de Conti ; mais vous en avez été bien payé par le plaisir de converser avec le plus aimable & le plus généreux des hommes, qui surement eût aimé & favorisé notre pauvre