Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/42

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j’oublie le mal passé, quelque récent qu’il puisse être. Autant sa prévoyance m’effraye & me trouble tant que je la vais dans l’avenir, autant son souvenir me revient foiblement & s’éteint sans peine aussitôt qu’il est arrivé. Ma cruelle imagination, qui se tourmente sans cesse à prévenir les maux qui ne sont point encore, fait diversion à ma mémoire, & m’empêche de me rappeler ceux qui ne sont plus. Contre ce qui est fait il n’y a plus de précautions à prendre, & il est inutile de s’en occuper. J’épuise en quelque façon mon malheur d’avance : plus j’ai souffert à le prévoir, plus j’ai de facilité à l’oublier ; tandis qu’au contraire, sans cesse occupé de mon bonheur passé, je le rappelle & le rumine pour ainsi dire, au point d’en jouir derechef quand je veux. C’est à cette heureuse disposition, je le sens, que je dois de n’avoir jamais connu cette humeur rancunière qui fermente dans un cœur vindicatif par le souvenir continuel des offenses reçues, & qui le tourmente lui-même de tout le mal qu’il voudroit faire à son ennemi. Naturellement emporté, j’ai senti la colère, la fureur même dans les premiers mouvements ; mais jamais un désir de vengeance ne prit racine au dedans de moi. Je m’occupe trop peu de l’offense pour m’occuper beaucoup de l’offenseur. Je ne pense au mal que j’en ai reçu qu’à cause de celui que j’en peux recevoir encore ; & si j’étois sûr qu’il ne m’en fît plus, celui qu’il m’a fait seroit à l’instant oublié. On nous prêche beaucoup le pardon des offenses : c’est une fort belle vertu sans doute, mais qui n’est pas à mon usage. J’ignore si mon cœur sauroit dominer sa haine, car il n’en a jamais senti, & je pense trop peu à