Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/43

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mes ennemis pour avoir le mérite de leur pardonner. Je ne dirai pas à quel point pour me tourmenter, ils se tourmentent eux-mêmes. Je suis à leur merci, ils ont tout pouvoir, ils en usent. Il n’y a qu’une seule chose au-dessus de leur puissance, & dont je les défie : c’est en se tourmentant de moi, de me forcer à me tourmenter d’eux.

Dès le lendemain de mon départ, j’oubliai si parfaitement tout ce qui venoit de se passer, & le parlement, & Mde. de P.......r, & M. de C[hoiseu]l, & G[rimm], & d’Alembert, & leurs complots, & leurs complices, que je n’y aurois pas même repensé de tout mon voyage, sans les précautions dont j’étois obligé d’user. Un souvenir qui me vint au lieu de tout cela, fut celui de ma dernière lecture la veille de mon départ. Je me rappelai aussi les Idylles de Gessner, que son traducteur Hubert m’avoit envoyées il y avoit quelque temps. Ces deux idées me revinrent si bien & se mêlèrent de telle sorte dans mon esprit, que je voulus essayer de les réunir en traitant à la manière de Gessner, le sujet du Lévite d’Ephraim. Ce style champêtre & naïf ne paroissoit guère propre à un sujet si atroce, & il n’étoit guère à présumer que ma situation présente me fournît des idées bien riantes pour l’égayer. Je tentai toutefois la chose, uniquement pour m’amuser dans ma chaise & sans aucun espoir de succès. À peine eus-je essayé que je fus étonné de l’aménité de mes idées, & de la facilité que j’éprouvois à les rendre. Je fis en trois jours les trois premiers chants de ce petit poème, que j’achevai dans la suite à Motiers, & je suis sûr de n’avoir rien fait en ma vie où règne