Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/58

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occupation d’y passer le reste de sa vie, à rendre ce petit peuple heureux.

Les Neuchâtelois qui n’aiment que la pretintaille & le clinquant, qui ne se connoissent point en véritable étoffe, & mettent l’esprit dans les longues phrases, voyant un homme froid & sans façon, prirent sa simplicité pour de la hauteur, sa franchise pour de la rusticité, son laconisme pour de la bêtise ; se cabrèrent contre ses soins bienfaisants, parce que, voulant être utile, & non cajoleur, il ne savoit point flatter les gens qu’il n’estimoit pas. Dans la ridicule affaire du ministre Petitpierre, qui fut chassé par ses confrères pour n’avoir pas voulu qu’ils fussent damnés éternellement, milord, s’étant opposé aux usurpations des ministres, vit soulever contre lui tout le pays, dont il prenoit le parti ; & quand j’y arrivai, ce stupide murmure n’étoit pas éteint encore. Il passoit au moins pour un homme qui se laissoit prévenir ; & de toutes les imputations dont il fut chargé, c’étoit peut-être la moins injuste. Mon premier mouvement, en voyant ce vénérable vieillard, fut de m’attendrir sur la maigreur de son corps, déjà décharné par les ans ; mais en levant les yeux sur sa physionomie animée, ouverte, & noble, je me sentis saisi d’un respect mêlé de confiance, qui l’emporta sur tout autre sentiment. Au compliment très court que je lui fis en l’abordant, il répondit en parlant d’autre chose, comme si j’eusse été là depuis huit jours. Il ne nous dit pas même de nous asseoir. L’empesé Châtelain resta debout. Pour moi, je vis dans l’œil perçant, & fin de milord je ne sais quoi de si caressant, que me sentant d’abord à mon aise, j’allai sans