Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/62

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c’est de lui que me viennent mes derniers souvenirs heureux ; tout le reste de ma vie n’a plus été qu’afflictions & serremens de cœur. La mémoire en est si triste, & m’en vient si confusément, qu’il ne m’est pas possible de mettre aucun ordre dans mes récits, je serai forcé désormois de les arranger au hasard & comme ils se présenteront.

Je ne tardai pas d’être tiré d’inquiétude sur mon asyle, par la réponse du Roi à milord maréchal, en qui, comme on peut croire, j’avois trouvé un bon avocat. Non seulement Sa Majesté approuva ce qu’il avoit fait, mais elle le chargea (car il faut tout dire) de me donner douze louis. Le bon milord, embarrassé d’une pareille commission, & ne sachant comment s’en acquitter honnêtement, tâcha d’en exténuer l’insulte en transformant cet argent en nature de provisions, & me marquant qu’il avoit ordre de me fournir du bois, & du charbon pour commencer mon petit ménage ; il ajouta même, & peut-être de son chef, que le Roi me feroit volontiers bâtir une petite maison à ma fantaisie, si j’en voulois choisir l’emplacement. Cette dernière offre me toucha fort, & me fit oublier la mesquinerie de l’autre. Sans accepter aucune des deux, je regardai Frédéric comme mon bienfaiteur, & mon protecteur, & je m’attachai si sincèrement à lui, que je pris Dès-lors autant d’intérêt à sa gloire que j’avois trouvé jusqu’alors d’injustice à ses succès. À la paix qu’il fit peu de tems après, je témoignai ma joie par une illumination de très bon goût : c’étoit un cordon de guirlandes, dont j’ornai la maison que j’habitais, & où j’eus, il est vrai, la fierté vindicative de dépenser presque