Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t17.djvu/63

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autant d’argent qu’il m’en avoit voulu donner. La paix conclue, je crus que sa gloire militaire & politique étant au comble, il alloit s’en donner une d’une autre espèce en revivifiant ses états, en y faisant régner le commerce, l’agriculture, en y créant un nouveau sol, en le couvrant d’un nouveau peuple, en maintenant la paix chez tous ses voisins, en se faisant l’arbitre de l’Europe après en avoir été la terreur. Il pouvoit sans risque poser l’épée, bien sûr qu’on ne l’obligeroit pas à la reprendre. Voyant qu’il ne désarmoit pas, je craignis qu’il ne profitât mal de ses avantages, & qu’il ne fût grand qu’à demi. J’osai lui écrire à ce sujet, & prenant le ton familier, fait pour plaire aux hommes de sa trempe, porter jusqu’à lui cette sainte voix de la vérité, que si peu de rois sont faits pour entendre. Ce ne fut qu’en secret & de moi à lui que je pris cette liberté. Je n’en fis pas même participant milord Maréchal, & je lui envoyai ma lettre au roi toute cachetée. Milord envoya la lettre sans s’informer de son contenu. Le roi n’y fit aucune réponse, & quelque temps après, milord Maréchal étant allé à Berlin, il lui dit seulement que je l’avois bien grondé. Je compris par-là que ma lettre avoit été mal reçue, & que la franchise de mon zèle avoit passé pour la rusticité d’un pédant. Dans le fond, cela pouvoit très bien être ; peut-être ne dis-je pas ce qu’il falloit dire, & ne pris-je pas le ton qu’il falloit prendre. Je ne puis répondre que du sentiment qui m’avoit mis la plume à la main.

Peu de temps après mon établissement à Motiers-Travers, ayant toutes les assurances possibles qu’on m’y laisseroit