Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/134

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s’embarrasserent plus de ce que je faisois, n’imaginant pas même que je pusse avoir le moindre doute sur la sincérité de leurs offres, ni le moindre scrupule à m’en prévaloir. Ils en usent entre eux avec la même simplicité ; les enfans en âge de raison sont les égaux de leurs peres ; les domestiques s’asseyent à table avec leurs maîtres ; la même liberté regne dans les maisons & dans la République, & la famille est l’image de l’Etat.

La seule chose sur laquelle je ne jouissois pas de la liberté étoit la durée excessive des repas. J’étois bien le maître de ne pas mettre à table ; mais quand j’y étois une fois, il y faloit rester une partie de la journée, & boire d’autant. Le moyen d’imaginer qu’un homme, & un Suisse, n’aimât pas à boire ? En effet, j’avoue que le bon vin me paroit une excellente chose, & que je ne hais point à m’en égayer, pourvu qu’on ne m’y force pas. j’ai toujours remarqué que les gens faux sont sobres, & la grande réserve de la table annonce assez souvent des mœurs feintes & des ames doubles. Un homme franc craint moins ce babil affectueux & ces tendres épanchemens qui précedent l’ivresse ; mais il faut savoir s’arrêter & prévenir l’exces. Voilà ce qu’il ne m’étoit guere possible de faire avec d’aussi déterminés buveurs que les Valaisans, des vins aussi violens que ceux du pays, & sur des tables où l’on ne vit jamais d’eau. Comment se résoudre à jouer si sottement le sage & à fâcher de si bonnes gens ? Je m’enivrois donc par reconnoissance, & ne pouvant payer mon écot de ma bourse, je le payois de ma raison.

Un autre usage qui ne me gênoit guere moins, c’étoit de