Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/151

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l’eau. Reviens, il en est tems encore, reviens, ma Julie, de cette erreur funeste. Laisse-là tes projets & sois heureuse. Viens, ô mon ame ! dans les bras de ton ami, réunir les deux moitiés de notre être ; viens à la face du Ciel, guide de notre fuite & témoin de nos sermens, jurer de vivre & mourir l’un à l’autre. Ce n’est pas toi, je le sais, qu’il faut rassurer contre la crainte de l’indigence. Soyons heureux & pauvres, ah ! quel trésor nous aurons acquis ! Mais ne faisons point cet affront à l’humanité, de croire qu’il ne restera pas sur la terre entiere un asyle à deux amans infortunés. J’ai des bras, je suis robuste ; le pain gagné par mon travail te paroîtra plus délicieux que les mets des festins. Un repas apprêté par l’amour peut-il jamais être insipide ? Ah ! tendre & chére amante, dussions-nous n’être heureux qu’un seul jour, veux-tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le bonheur ?

Je n’ai plus qu’un mot à vous dire, ô Julie ! vous connoissez l’antique usage du rocher de Leucate, dernier refuge de tant d’amans malheureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien des égards. La roche est escarpée, l’eau est profonde, & je suis au désespoir.