Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/174

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le bonheur d’enlever un drapeau ennemi sous les yeux du Général de Sacconex.

LETTRE XXXV. DE JULIE.

Je ne trouve pas, mon ami, que les deux mots que j’avois dits en riant sur Madame Belon, valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent quelquefois un préjugé contraire ; & c’est l’attention qu’on donne aux bagatelles, qui seule en fait des objets importans. Voilà ce qui surement n’arrivera pas entre nous ; car les cœurs bien occupés ne sont guere pointilleux, & les tracasseries des amans sur des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu’il ne semble.

Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie ; sujet, malheureusement trop important pour moi.

Je vois, mon ami, par la trempe de nos ames & par le tour commun de nos goûts, que l’amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous avons reçues, il faut qu’il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement seroit bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible, un éternel ennui, succéderoient à l’amour éteint, & nous ne saurions long-tems vivre après avoir cessé d’aimer.