Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/175

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En mon particulier, tu sens bien qu’il n’y a que le délire de la passion qui puisse me voiler l’horreur de ma situation présente, & qu’il faut que j’aime avec transport, ou que je meure de douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d’où doit dépendre le bonheur ou le malheur de mes jours.

Autant que je puis juger de moi-même, il me semble que souvent affectée avec trop de vivacité, je suis pourtant peu sujette à l’emportement. Il faudroit que mes peines eussent fermenté long-tems en dedans, pour que j’osasse en découvrir la source à leur auteur ; & comme je suis persuadée qu’on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterois plutôt cent sujets de plainte qu’une explication. Un pareil caractere doit mener loin pour peu qu’on ait de penchant à la jalousie, & j’ai bien peur de sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n’est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien & non pour un autre. Mais on peut s’abuser soi-même, prendre un goût passager pour une passion, & faire autant de choses par fantaisie qu’on en eût peut-être fait par amour. Or si tu peux te croire inconstant sans l’être, à plus forte raison puis-je t’accuser à tort d’infidélité. Ce doute affreux empoisonneroit pourtant ma vie ; je gémirais sans me plaindre & mourrois inconsolable sans avoir cessé d’être aimée.

Prévenons, je t’en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner. Jure-moi donc, mon doux ami, non par l’amour, serment qu’on ne tient que quand il est superflu, mais par ce nom sacré de l’honneur, si respecté de toi,