Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/208

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de cet art charmant ! Je sentois leur peu d’effet, & l’attribuois à sa foiblesse. Je disois, la musique n’est qu’un vain son qui peut flatter l’oreille & n’agit qu’indirectement & légerement sur l’ame. L’impression des accords est purement mécanique & physique ; qu’a-t-elle à faire au sentiment, & pourquoi devrois-je espérer d’être plus vivement touché d’une belle harmonie que d’un bel accord de couleurs ? Je n’appercevois pas dans les accens de la mélodie appliqués à ceux de la langue, le lien puissant & secret des passions avec les sons : je ne voyois pas que l’imitation des tons divers dont les sentimens animent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d’agiter les cœurs, & que l’énergique tableau des mouvemens de l’ame de celui qui se fait entendre, est ce qui fait le vrai charme de ceux qui l’écoutent.

C’est ce que me fit remarquer le chanteur de Milord, qui, pour un Musicien, ne laisse pas de parler assez bien de son art. L’harmonie, me disoit-il, n’est qu’un accessoire éloigné dans la musique imitative ; il n’y a dans l’harmonie proprement dite aucun principe d’imitation. Elle assure, il est vrai, les intonations ; elle porte témoignage de leur justesse & rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l’énergie à l’expression & de la grace au chant : Mais c’est de la seule mélodie que sort cette puissance invincible des accens passionnés ; c’est d’elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur l’ame ; formez les plus savantes successions d’accords sans mélange de mélodie, vous serez ennuyés au bout d’un quart-d’heure. De beaux chants sans