Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/234

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donc si je ne t’aimois point auparavant, ou si maintenant je ne t’aime plus ?

Si je ne t’aime plus ? Quel doute ! Ai-je donc cessé d’exister ? & ma vie n’est-elle pas plus dans ton cœur que dans le mien ? Je sens, je sens que tu m’es mille fois plus chére que jamais, & j’ai trouvé dans mon abattement de nouvelles forces pour te chérir plus tendrement encore. J’ai pris pour toi des sentimens plus paisibles, il est vrai, mais plus affectueux & de plus de différentes especes ; sans s’affoiblir, ils se sont multipliés ; les douceurs de l’amitié tempérerent les emportemens de l’amour, & j’imagine à peine quelque sorte d’attachement qui ne m’unisse pas à toi. Ô ma charmante maîtresse ! ô mon épouse, ma sœur, ma douce amie ! que j’aurai peu dit pour ce que je sens, après avoir épuisé tous les noms les plus chers au cœur de l’homme !

Il faut que je t’avoue un soupçon que j’ai conçu dans la honte & l’humiliation de moi-même ; c’est que tu sais mieux aimer que moi. Oui, ma Julie, c’est bien toi qui fais ma vie & mon être ; je t’adore bien de toutes les facultés de mon ame ; mais la tienne est plus aimante, l’amour l’a plus profondément pénétrée ; on le voit, on le sent ; c’est lui qui anime tes grâces, qui regne dans tes discours, qui donne à tes yeux cette douceur pénétrante, à ta voix ces accens si touchants ; c’est lui qui, par ta seule présence communique aux autres cœurs sans qu’ils s’en apperçoivent la tendre émotion du tien. Que je suis loin de cet état charmant