Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/286

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est rentré, & m’a rapporté de bonnes nouvelles. Dans le moment de joie qu’il en a ressenti, il s’est écrié : Ah ! qu’elle vive ! qu’elle soit heureuse… s’il est possible. Je ne veux que lui faire mes derniers adieux… & je pars. Ignorez-vous, ai-je dit, qu’il ne lui est plus permis de vous voir ? Hélas ! vos adieux sont faits, & vous êtes déjà séparés ! Votre sort sera moins cruel quand vous serez plus loin d’elle ; vous aurez du moins le plaisir de l’avoir mise en sûreté. Fuyez des ce jour, dès cet instant ; craignez qu’un si grand sacrifice ne soit trop tardif ; tremblez de causer encore sa perte après vous être dévoué pour elle. Quoi ! m’a-t-il dit avec une espece de fureur, je partirois sans la revoir ? Quoi ! je ne la verrois plus ? Non, non, nous périrons tous deux, s’il le faut ; la mort, je le sais bien, ne lui sera point dure avec moi : mais je la verrai, quoi qu’il arrive ; je laisserai mon cœur & ma vie à ses pieds, avant de m’arracher à moi-même. Il ne m’a pas été difficile de lui montrer la folie & la cruauté d’un pareil projet. Mais ce, quoi je ne la verrai plus ! qui revenoit sans cesse d’un ton plus douloureux, sembloit chercher au moins des consolations pour l’avenir. Pourquoi, lui ai-je dit, vous figurer vos maux pires qu’ils ne sont ? Pourquoi renoncer à des espérances que Julie elle-même n’a pas perdues ? Pensez-vous qu’elle pût se séparer ainsi de vous, si elle croyoit que ce fût pour toujours ? Non, mon ami, vous devez connoître son cœur. Vous devez savoir combien elle préfere son amour à sa vie. Je crains, je crains trop (j’ai ajouté ces mots, je te l’avoue) qu’elle ne le préfere bientôt à tout. Croyez donc qu’elle espere, puisqu’elle consent à vivre :