Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/295

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qui jamais connoîtra l’amour, t’aura vue & pourra le croire, qu’il y ait quelque félicité possible que je voulusse acheter au prix de mes premiers feux ? Non, non, que le Ciel garde ses bienfaits & me laisse, avec ma misere, le souvenir de mon bonheur passé. J’aime mieux les plaisirs qui sont dans ma mémoire & les regrets qui déchirent mon ame, que d’être à jamais heureux sans ma Julie. Viens, image adorée, remplir un cœur qui ne vit que par toi ; suis-moi dans mon exil, console-moi dans mes peines, ranime & soutiens mon espérance éteinte. Toujours ce cœur infortuné sera ton sanctuaire inviolable, d’où le sort ni les hommes ne pourront jamais t’arracher. Si je suis mort au bonheur, je ne le suis point à l’amour qui m’en rend digne. Cet amour est invincible comme le charme qui l’a fait naître. Il est fondé sur la base inébranlable du mérite & des vertus ; il ne peut périr dans une ame immortelle ; il n’a plus besoin de l’appui de l’espérance, & le passé lui donne des forces pour un avenir éternel.

Mais toi, Julie, ô toi qui sçus aimer une fois ! comment ton tendre cœur a-t-il oublié de vivre ? Comment ce feu sacré s’est-il éteint dans ton ame pure ? Comment as-tu perdu le goût de ces plaisirs célestes que toi seule étois capable de sentir & de rendre ? Tu me chasses sans pitié ; tu me bannis avec opprobre ; tu me livres à mon désespoir & tu ne vois pas dans l’erreur qui t’égare, qu’en me rendant misérable tu t’ôtes le bonheur de tes jours ! Ah ! Julie, crois-moi ; tu chercheras vainement un autre cœur ami du tien ! Mille t’adoreront, sans doute ; le mien seul te savoit aimer.