Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/297

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


LETTRE II. DE MIILORD EDOUARD À CLAIRE.

Nous arrivons à Besançon & mon premier soin est de vous donner des nouvelles de notre voyage. Il s’est fait sinon paisiblement, du moins sans accident & votre ami est aussi sain de corps qu’on peut l’être avec un cœur aussi malade. Il voudroit même affecter à l’extérieur une sorte de tranquillité. Il a honte de son état, & se contraint beaucoup devant moi, mais tout décele ses secretes agitations & si je feins de m’y tromper, c’est pour le laisser aux prises avec lui-même & occuper ainsi une partie des forces de son ame à réprimer l’effet de l’autre.

Il fut fort abattu la premiere journée : je la fis courte, voyant que la vîtesse de notre marche irritoit sa douleur. Il ne me parla point, ni moi à lui ; les consolations indiscretes ne font qu’aigrir les violentes afflictions. L’indifférence & la froideur trouvent aisément des paroles, mais la tristesse & le silence sont alors le vrai langage de l’amitié. Je commençai d’appercevoir hier les premieres étincelles de la fureur qui va succéder infailliblement à cette léthargie : à la dînée, à peine y avoit-il un quart d’heure que nous étions arrivés qu’il m’abord a d’un air d’impatience. Que tardons-nous à partir, me dit-il avec un sourire amer, pourquoi restons-nous un moment si près d’elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup, sans dire un mot de Julie. Il recommençoit des questions auxquelles j’avois répondu dix fois. Il