Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/298

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voulut savoir si nous étions déjà sur terres de France & puis il demanda si nous arriverions bientôt à Vevai. La premiere chose qu’il fait à chaque station, c’est de commence quelque lette qu’il déchire ou chiffonne un moment après. J’ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons sur lesquels vous pourrez entrevoir l’état de son ame. Je crois pourtant qu’il est parvenu à écrire une lettre entiere.

L’emportement qu’annoncent ces premiers symptômes est facile à prévoir ; mais je ne saurois dire quel en sera l’effet & le terme ; car cela dépend d’une combinaison du caractere de l’homme, du genre de sa passion, des circonstances qui peuvent naître, de mille choses que nulle prudence humaine ne peut déterminer. Pour moi, je puis répondre de ses fureurs, mais non pas de son désespoir & quoi qu’on fasse, tout homme est toujours maître de sa vie.

Je me flatte, cependant, qu’il respectera sa personne & mes soins ; & je compte moins pour cela sur le zele de l’amitié qui n’y sera pas épargné, que sur le caractere de sa passion & sur celui de sa maîtresse. L’ame ne peut gueres s’occuper fortement & long-tems d’un objet, sans contracter des dispositions qui s’y rapportent. L’extrême douceur de Julie doit tempérer l’âcreté du feu qu’elle inspire & je ne doute pas non plus que l’amour d’un homme aussi vif ne lui donne à elle-même un peu plus d’activité qu’elle n’en auroit naturellement sans lui.

J’ose compter aussi sur son cœur ; il est fait pour combattre & vaincre. Un amour pareil au sien n’est pas tant une foiblesse qu’une force mal employée. Une flamme ardente &