Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/306

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jaloux, ni par conséquent amoureux ; je connus que vous étiez trop aimable pour moi ; il vous faut les prémices d’une ame, & la mienne ne seroit pas digne de vous.

Des ce moment je pris pour votre bonheur mutuel un tendre intérêt qui ne s’éteindra point. Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès de votre pere une démarche indiscrete, dont le mauvais succes n’est qu’une raison de plus pour exciter mon zele. Daignez m’écouter & je puis réparer encore tout le mal que je vous ai fait.

Sondez bien votre cœur, ô Julie !, & voyez s’il vous est possible d’éteindre le feu dont il est dévoré. Il fut un tems peut-être où vous pouviez en arrêter le progres ; mais si Julie, pure & chaste, a pourtant succombé, comment se relevera-t-elle après sa chute ? Comment résistera-t-elle à l’amour vainqueur, & armé de la dangereuse image de tous les plaisirs passés ? Jeune amante, ne vous en imposez plus, & renoncez à la confiance qui vous a séduite : vous êtes perdue, s’il faut combattre encore : vous serez avilie & vaincue, & le sentiment de votre bonté étouffera par degrés toutes vos vertus. L’amour s’est insinué trop avant dans la substance de votre ame pour que vous puissiez jamais l’en chasser ; il en renforce & pénetre tous les traits comme une eau forte & corrosive, vous n’en effacerez jamais la profonde impression sans effacer à la fois tous les sentimens exquis que vous reçûtes de la nature ; & quand il ne vous restera plus d’amour, il ne vous restera plus rien d’estimable. Qu’avez-vous donc maintenant à faire, ne pouvant plus changer l’état de votre cœur ? Une seule chose, Julie, c’est de le rendre légitime. Je vais