Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/311

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je n’ai plus la force de vouloir, ni la raison de choisir.

Relis la lettre de ce généreux Anglois ; relis-la mille fois, mon ange. Ah ! laisse-toi toucher au tableau charmant du bonheur que l’amour, la paix, la vertu peuvent me promettre encore ! Douce & ravissante union des ames ! délices inexprimables, même au sein des remords ! Dieux ! que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi conjugale ? Quoi ! le bonheur & l’innocence seroient encore en mon pouvoir ? Quoi ! je pourrois expirer d’amour & de joie entre un époux adoré, & les chers gages de sa tendresse !… & j’hésite un seul moment, & je ne vole pas réparer ma faute dans les bras de celui qui me la fit commettre ! & je ne suis pas déjà femme vertueuse & chaste mere de famille ?… Oh que les auteurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir de mon avilissement ! Que ne peuvent-ils être témoins de la maniere dont je saurai remplir à mon tour les devoirs sacrés qu’ils ont remplis envers moi ?… Et les tiens ? Fille ingrate & dénaturée, qui les remplira près d’eux, tandis que tu les oublies ? Est-ce en plongeant le poignard dans le sein d’une mere que tu te prépares à le devenir ? Celle qui déshonore sa famille apprendra-t-elle à ses enfans à l’honorer ? Digne objet de l’aveugle tendresse d’un pere & d’une mere idolâtres, abandonne-les au regret de t’avoir fait naître ; couvre leurs vieux jours de douleur & d’opprobre… & jouis, si tu peux, d’un bonheur acquis à ce prix.

Mon Dieu ! que d’horreurs m’environnent ! quitter furtivement son pays ; déshonorer sa famille, abandonner à la fois pere, mere, amie, parens, & toi-même ! & toi, ma douce