Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/416

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Voilà ce que j’eus occasion d’observer la semaine derniere dans une partie de campagne où quelques femmes nous avoient assez étourdiment invités, moi & quelques autres nouveaux débarqués, sans trop s’assurer que nous leur convenions, ou peut-être pour avoir le plaisir d’y rire de nous à leur aise. Cela ne manqua pas d’arriver le premier jour. Elles nous accablerent d’abord de traits plaisants & fins, qui tombant toujours sans rejaillir, épuiserent bientôt leur carquois. Alors elles s’exécuterent de bonne grâce & ne pouvant nous amener à leur ton, elles furent réduites à prendre le nôtre. Je ne sais si elles se trouverent bien de cet échange ; pour moi, je m’en trouvai à merveille ; je vis avec surprise que je m’éclairois plus avec elles que je n’aurois fait avec beaucoup d’hommes. Leur esprit ornoit si bien le bon sens, que je regrettois ce qu’elles en avoient mis à le défigurer ; & je déplorois, en jugeant mieux des femmes de ce pays, que tant d’aimables personnes ne manquassent de raison que parce qu’elles ne vouloient pas en avoir. Je vis aussi que les grâces familieres & naturelles effaçoient insensiblement les airs apprêtés de la ville ; car, sans y songer, on prend des manieres assortissantes aux choses qu’on dit & il n’y a pas moyen de mettre à des discours sensés les grimaces de la coquetterie. Je les trouvai plus jolies depuis qu’elles ne cherchoient plus tant à l’être & je sentis qu’elles n’avoient besoin pour plaire que de ne se pas déguiser. J’osai soupçonner sur ce fondement que Paris, ce prétendu siege du goût, est peut-être le lieu du monde où il y en a le moins, puisque tous les soins qu’on y prend pour plaire défigurent la véritable beauté.