Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/420

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Au reste cette autorité ne suppose ni attachement ni estime, mais seulement de la politesse & de l’usage du monde ; car d’ailleurs il n’est pas moins essentiel à la galanterie françoise de mépriser les femmes que de les servir. Ce mépris est une sorte de titre qui leur en impose : c’est un témoignage qu’on a vécu assez avec elles pour les connoître. Quiconque les respecteroit passeroit à leurs yeux pour un novice, un paladin, un homme qui n’a connu les femmes que dans les romans. Elles se jugent avec tant d’équité que les honorer seroit être indigne de leur plaire ; & la premiere qualité de l’homme à bonnes fortunes est d’être souverainement impertinent.

Quoi qu’il en soit, elles ont beau se piquer de méchanceté, elles sont bonnes en dépit d’elles ; & voici à quoi surtout leur bonté de cœur est utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup d’affaires sont toujours repoussants & sans commisération ; & Paris étant le centre des affaires du plus grand peuple de l’Europe, ceux qui les font sont aussi les plus durs des hommes. C’est donc aux femmes qu’on s’adresse pour avoir des grâces ; elles sont le recours des malheureux ; elles ne ferment point l’oreille à leurs plaintes ; elles les écoutent, les consolent & les servent. Au milieu de la vie frivole qu’elles menent, elles savent dérober des momens à leurs plaisirs pour les donner à leur bon naturel ; & si quelques-unes font un inf ame commerce des services qu’elles rendent, des milliers d’autres s’occupent tous les jours gratuitement à secourir le pauvre de leur bourse & l’opprimé de leur crédit. Il est vrai que leurs soins sont souvent indiscrets & qu’elles nuisent sans scrupule au