Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/490

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ingénieux qu’elle. Pénétrée du regret de sa mere, elle voudroit vous oublier ; & malgré qu’elle en ait, il trouble sa conscience pour la forcer de penser à vous. Il veut que ses pleurs aient du rapport à ce qu’elle aime. Elle n’oseroit plus s’en occuper directement, il la force de s’en occuper encore au moins par son repentir. Il l’abuse avec tant d’art, qu’elle aime mieux souffrir davantage, & que vous entriez dans le sujet de ses peines. Votre cœur n’entend pas peut-être ces détours du sien ; mais ils n’en sont pas moins naturels : car votre amour à tous deux, quoique égal en force, n’est pas semblable en effets ; le vôtre est bouillant, & vif, le sien est doux, & tendre ; vos sentimens s’exhalent au dehors avec véhémence, les siens retournent sur elle-même, & pénétrant la substance de son ame, l’alterent, & la changent insensiblement. L’amour anime, & soutient votre cœur, il affoisse, & abat le sien ; tous les ressorts en sont relâchés, sa force est nulle, son courage est éteint, sa vertu n’est plus rien. Tant d’héroiques facultés ne sont pas anéanties, mais suspendues ; un moment de crise peut leur rendre toute leur vigueur, ou les effacer sans retour. Si elle fait encore un pas vers le découragement, elle est perdue ; mais si cette ame excellente se releve un instant, elle sera plus grande, plus forte, plus vertueuse que jamais, & il ne sera plus question de rechute. Croyez-moi, mon aimable ami, dans cet état périlleux sachez respecter ce que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient de vous, fût-ce contre vous-même, ne lui peut être que mortel. Si vous vous obstinez auprès d’elle, vous pourrez triompher aisément ; mais vous