Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/494

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votre autorité, ne doutez pas que je ne lui eusse appris à résister à vos prétentions injustes. Quel que soit l’empire dont vous abusez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres ; la chaîne qui nous lie est la borne du pouvoir paternel, même devant les tribunaux humains ; & quand vous osez réclamer la nature, c’est vous seul qui bravez ses lois.

N’alléguez pas non plus cet honneur si bizarre, & si délicat que vous parlez de venger ; nul ne l’offense que vous-même. Respectez le choix de Julie, & votre honneur est en sûreté ; car mon cœur vous honore malgré vos outrages ; & malgré les maximes gothiques, l’alliance d’un honnête homme n’en déshonora jamais un autre. Si ma présomption vous offense, attaquez ma vie, je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste l’honneur d’un gentilhomme ; mais quant à celui d’un homme de bien, il m’appartient, je sais le défendre, & le conserverai pur, & sans tache jusqu’au dernier soupir.

Allez, pere barbare, & peu digne d’un nom si doux, méditez d’affreux parricides, tandis qu’une fille tendre, & soumise immole son bonheur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront un jour des maux que vous me faites, & vous sentirez trop tard que votre haine aveugle, & dénaturée ne vous fut pas moins funeste qu’à moi. Je serai malheureux, sans doute ; mais si jamais la voix du sangs’éleve au fond de votre cœur, combien vous le serez plus encore d’avoir sacrifié à des chimeres l’unique fruit de vos entrailles, unique au monde en beauté, en mérite, en vertus, & pour qui le Ciel prodigue de ses dons n’oublia rien qu’un meilleur pere !