Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/533

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fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse, & changes la nature avant qu’on s’en aperçoive ! On s’égare un seul moment de la vie, on se détourne d’un seul pas de la droite route ; aussitôt une pente inévitable nous entraîne, & nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre, & l’on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami, laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu’il nous cache pour éviter d’en approcher ? Je reprends mon récit.

M. de Wolmar arriva, & ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon pere ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mere alloit finir, & ma douleur étoit à l’épreuve du temps. Je ne pouvois alléguer ni l’un ni l’autre pour éluder ma promesse ; il falut l’accomplir. Le jour qui devoit m’ôter pour jamais à vous, & à moi me parut le dernier de ma vie. J’aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d’effroi que ceux de mon mariage. Plus j’approchois du moment fatal, moins je pouvois déraciner de mon cœur mes premieres affections : elles s’irritoient par mes efforts pour les éteindre. Enfin, je me lassai de combattre inutilement. Dans l’instant même où j’étois prête à jurer à un autre un éternelle fidélité, mon cœur vous juroit encore un amour éternel, & je fus menée au temple comme une victime impure qui souille le sacrifice où l’on va l’immoler.

Arrivée à l’église, je sentis en entrant une sorte d’émotion que je n’avois jamais éprouvée. Je ne sais quelle terreur vint saisir mon ame dans ce lieu simple, & auguste, tout rempli de la majesté de celui qu’on y sert. Une frayeur soudaine