Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/547

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& ne restera point impuni devant l’auteur de toute justice. Un incrédule, d’ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu’il aime ; il fait le bien par goût, & non par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte ; il les suivroit de même s’ils ne l’étoient pas, car pourquoi se gêneroit-il ? Mais celui qui reconnaît, & sert le pere commun des hommes se croit une plus haute destination ; l’ardeur de la remplir anime son zele ; & suivant une regle plus sûre que ses penchants, il sait faire le bien qui lui coûte, & sacrifier les désirs de son cœur à la loi du devoir. Tel est, mon ami, le sacrifice héroique auquel nous sommes tous deux appelés. L’amour qui nous unissoit eût fait le charme de notre vie. Il survéquit à l’espérance ; il brava le tems, & l’éloignement ; il supporta toutes les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même ; il étoit digne de n’être immolé qu’à la vertu.

Je vous dirai plus. Tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre cœur change. Julie de Wolmar n’est plus votre ancienne Julie ; la révolution de vos sentimens pour elle est inévitable, & il ne vous reste que le choix de faire honneur de ce changement au vice ou à la vertu. J’ai dans la mémoire un passage d’un auteur que vous ne récuserez pas : L’amour, dit-il, est privé de son plus grand charme quand l’honnêteté l’abandonne. Pour en sentir tout le prix, il faut que le cœur s’y complaise, & qu’il nous éleve en élevant l’objet aimé. Otez l’idée de la perfection, vous ôtez l’enthousiasme ; ôtez l’estime, & l’amour n’est plus rien. Comment une femme honorera-t-elle un homme