Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/561

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Il n’y a point de passion qui nous fasse une si forte illusion que l’amour ; on prend sa violence pour un signe de sa durée ; le cœur surchargé d’un sentiment si doux l’étend pour ainsi dire sur l’avenir, & tant que cet amour dure on croit qu’il ne finira point. Mais au contraire, c’est son ardeur même qui le consume ; il s’use avec la jeunesse, il s’efface avec la beauté, il s’éteint sous les glaces de l’âge, & depuis que le monde existe on n’a jamais vu deux amans en cheveux blancs soupirer l’un pour l’autre. On doit donc compter qu’on cessera de s’adorer tôt ou tard ; alors l’idole qu’on servoit détruite, on se voit réciproquement tels qu’on est. On cherche avec étonnement l’objet qu’on aima ; ne le trouvant plus on se dépite contre celui qui reste, & souvent l’imagination le défigure autant qu’elle l’avoit paré ; il y a peu de gens, dit la Rochefoucault, qui ne soient honteux de s’être aimés, quand ils ne s’aiment plus [1]. Combien alors il est à craindre que l’ennui ne succede à des sentimens trop vifs, que leur déclin, sans s’arrêter à l’indifférence, ne passe jusqu’au dégoût, qu’on ne se trouve enfin tout-à-fait rassasiés l’un de l’autre, & que pour s’être trop aimés amans, on n’en vienne à se hair époux ! Mon cher ami, vous m’avez toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour mon innocence & pour mon repos ; mais je ne vous ai jamais vu qu’amoureux, que sais-je ce que vous seriez devenu cessant de l’être ? L’amour éteint vous eût toujours

  1. Je serois bien surpris que Julie eût lu cité la Rochefoucault en toute autre occasion. Jamais son triste livre ne goûté des bonnes gens.