Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/577

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à dire ? Les drogues font-elles plaisir à prendre ? Combien de gens préferent la mort à la médecine ! Preuve que la nature répugne à l’une, & à l’autre. Qu’on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d’un mal passager en faisant des remedes, que d’un mal incurable en s’ôtant la vie, & comment on est moins coupable d’user de quinquina pour la fievre que d’opium pour la pierre. Si nous regardons à l’objet, l’un, & l’autre est de nous délivrer du mal-être ; si nous regardons au moyen, l’un, & l’autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance, il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu’il ne nous ait pas envoyé ? À quelle douleur veut-on se soustraire quine nous vienne pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance, & où l’on peut légitimement résister ? Ne nous est-il donc permis de changer l’état d’aucune chose parce que tout ce qui est, est comme il l’a voulu ? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d’enfreindre ses loix, & quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre ? Non, milord, la vocation de l’homme est plus grande, & plus noble. Dieu ne l’a point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, & la raison pour le choisir. Il l’a constitué seul juge de ses propres actions, il a écrit dans son cœur : "Fais ce qui t’est salutaire, & n’est nuisible à personne."Si je sens qu’il m’est bon de mourir, je résiste à son ordre en m’opiniâtrant à vivre ; car, en me rendant la mort désirable, il me prescrit de la chercher.