Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t2.djvu/70

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Cependant en revenant à mon tour sur moi, je commence à connoître combien j’avois mal jugé de mon propre cœur, & je vois trop tard que ce que j’avois d’abord pris pour un délire passager fera le destin de ma vie. C’est le progrès de votre tristesse qui m’a fait sentir celui de mon mal. Jamais, non, jamais le feu de vos yeux, l’éclat de votre teint, les charmes de votre esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté, n’eussent produit un effet semblable à celui de votre abattement. N’en doutez pas, divine Julie, si vous pouviez voir quel embrasement ces huit jours de langueur ont allumé dans mon ame, vous gémiriez vous-même des maux que vous me causez. Ils sont désormais sans remede, & je sens avec désespoir que le feu qui me consume ne s’éteindra qu’au tombeau.

N’importe ; qui ne peut se rendre heureux peut au moins mériter de l’être, & je saurai vous forcer d’estimer un homme à qui vous n’avez pas daigné faire la moindre réponse. Je suis jeune &peux mériter un jour la considération dont je ne suis pas maintenant digne. En attendant, il faut vous rendre le repos que j’ai perdu pour toujours, & que je vous ôte ici malgré moi. Il est juste que je porte seul la peine du crime dont je suis seul coupable. Adieu, trop belle Julie, vivez tranquille & reprenez votre enjouement ; des demain vous ne me verrez plus. Mais soyez sûre que l’amour ardent & pur dont j’ai brûlé pour vous ne s’éteindra de ma vie, que mon cœur plein d’un si digne objet ne sauroit plus s’avilir, qu’il partagera désormais ses uniques hommages entre vous & la vertu, & qu’on ne verra jamais profaner par d’autres feux l’autel où Julie fut adorée.