Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/154

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Votre cœur étoit usé pour l’amour : je comptai donc pour rien une disproportion d’âge qui m’ôtoit le droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en étoit l’objet ne pouvoit jouir & impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire, voyant dans une vie plus d’à moitié écoulée qu’un seul goût s’étoit fait sentir à moi, je jugeai qu’il seroit durable & je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans mes longues recherches, je n’avois rien trouvé qui vous valût ; je pensai que ce que vous ne feriez pas, nulle autre au monde ne pourroit le faire ; j’osai croire à la vertu & vous épousai. Le mystere que vous me faisiez ne me surprit point ; j’en savois les raisons & je vis dans votre sage conduite celle de sa durée. Par égard pour vous j’imitai votre réserve & ne voulus point vous ôter l’honneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyois à chaque instant sur le bord de vos levres. Je ne me suis trompé en rien ; vous avez tenu tout ce que je m’étois promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai d’avoir en elle une compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premieres conditions sont remplies : mon enfant, j’espere que la troisieme ne nous manquera pas.

À ces mots, malgré tous mes efforts pour nel’interrompre que par mes pleurs, je n’ai pu m’empêcher de lui sauter au cou en m’écriant : Mon cher mari ! ô le meilleur & le plus aimé des hommes ! apprenez-moi ce qui manque à mon bonheur, si ce n’est le vôtre & d’être mieux mérité…Vous êtes heureuse autant qu’il se peut, a-t-il dit en m’interrompant ; vous méritez de l’être ; mais il est tems de jouir en paix d’un