Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t3.djvu/159

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plaisoit à lui-même. Lequel aimez-vous mieux, venir ou rester ? Rester, a-t-il dit sans balancer. Eh bien ! restez, a repris mon mari en lui serrant la main. Homme honnête & vrai ! je suis tres content de ce mot-là. Il n’y avoit pas moyen d’alterquer beaucoup là-dessus devant le tiers qui nous écoutait. J’ai gardé le silence & n’ai pu cacher si bien mon chagrin que mon mari ne s’en soit aperçu. Quoi donc ! a-t-il repris d’un air mécontent dans un moment où Saint-Preux étoit loin de nous, aurais-je inutilement plaidé votre cause contre vous-même & Madame de Wolmar se contenterait-elle d’une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions ? Pour moi, je suis plus difficile ; je veux devoir la fidélité de ma femme à son cœur & non pas au hasard ; & il ne me suffit pas qu’elle garde sa foi, je suis offensé qu’elle en doute.

Ensuite il nous a menés dans son cabinet, où j’ai failli tomber de mon haut en lui voyant sortir d’un tiroir, avec les copies de quelques relations de notre ami que je lui avois données, les originaux mêmes de toutes les lettres que je croyois avoir vu brûler autrefois par Babi dans la chambre de ma mere. Voilà, m’a-t-il dit en nous les montrant, les fondemens de ma sécurité : s’ils me trompaient, ce seroit une folie de compter sur rien de ce que respectent les hommes. Je remets ma femme & mon honneur en dépôt à celle qui, fille & séduite, préféroit un acte de bienfaisance à un rendez-vous unique, & sûr. Je confie Julie épouse & mere à celui qui, maître de contenter ses désirs, sut respecter Julie amante & fille. Que celui de vous deux qui se méprise assez pour penser que j’ai tort le dise & je me rétracte à l’instant.